Extraits & nouvelles

Un Katana pour Mabh – Chapitre 1

Mabh

Masquée par un buisson de houx, Mabh pose une main sur le sol. Sa peau y rencontre la fraîcheur de l’humus et des feuilles mortes dont l’odeur humide et doucereuse affleure à ses narines. Son corps de guerrière à l’affût, elle se meut avec lenteur. Quelques oiseaux pépient, innocents de la traque en cours. Le vent, très léger, bruisse à peine entre les branches des pins et des bouleaux dégarnis.

Mabh aperçoit son objectif. Elle a compté sur ses doigts le temps qui passe : désormais ses hommes ont pris position et encerclent leur cible. Elle sait qu’elle possède les meilleurs guerriers pour cette traque : l’adresse de Fidach à l’arc, l’expérience d’Aneil le plus âgé, la puissance de son frère Galanan, la sagacité de son amie Ciniod, l’énergie du jeune Fortrenn.

Peu importe ce qu’elle est, la créature inconnue ne pourra leur échapper.

À califourchon sur un haut cheval alezan, la chose s’approche du point d’eau sur la grève pierreuse, île solide au milieu de la fondrière. Sa monture baisse la tête et étanche sa soif à grands bruits. Sur le poitrail de l’animal se dessinent des rigoles de sueur. Le cheval a dû galoper pendant des heures avant de parvenir ici.

Quant à l’être qui met pied à terre, il est d’une nature autrement mystérieuse. De sa démarche et sa silhouette, il ressemble à un homme, mais une étrange carapace rouge et or, qui s’agite au moindre de ses pas, le recouvre en totalité. Quant à sa tête… Mabh retient un frisson. Une horrible face grimaçante et immobile, avec de grands yeux et une bouche déformée, paraît vouloir tuer toute âme à portée de glaive. Deux cornes de bœuf sur le sommet du crâne complètent le tableau. L’étrange apparition est aussi bardée d’armes. Mabh distingue au moins deux manches d’épée, dont un long coutelas très fin, qui dépassent de sa cuirasse. Un arc pend au flanc du cheval. Il ne manque plus qu’il tienne un javelot-foudre et il ressemblera à Cúchulainn, le guerrier mythique, brandissant son gae-bolga.

Mabh ne craint rien, du moins se rassérène-t-elle ainsi. En digne cheffe, elle a posté Fidach, son archer le plus adroit, en haut d’un arbre : il vise la créature de ses flèches et assure le soutien des hommes et femmes au sol. Fortrenn, Aneil et Ciniod sont partis chacun d’un côté pour le prendre en tenaille, en restant sous le vent au cas où la chose possède un odorat développé.

Mabh agrippe sa hache dans sa main libre et soupèse sa lance dans l’autre. Elle attend, cachée dans son fourré. Une chasse demande de la patience et elle n’en manque pas. La proie ne ressemble pas aux cibles habituelles, mais les imprévus sont monnaie courante dans ces terres sauvages. Cela vaut-il mieux qu’un ours à la sortie de son hibernation ? Peut-être pas, quoique…

Auprès d’elle, un buisson frissonne. Un lapin, ou bien un lemming. Les prédateurs ont déserté les environs. À l’approche d’une bataille, quelle qu’elle soit, lynx et loups attendent en retrait avant de profiter du festin. Pourtant aujourd’hui, de festin, il n’y aura pas.

Depuis que ses guetteurs ont repéré cet être étrange, Mabh s’est convaincue qu’ils devaient le capturer vivant. Quand bien même il constituerait une menace pour leur village de Penn-Ar-Bed, il faut en découvrir plus. Tarlog, sa tante et druidesse, saura contenir la magie de la créature. Quant à Kenneth, il la félicitera de sa clairvoyance. Comme Mabh, le Comte se prend de passion pour les choses inédites de cette contrée et le défi qu’elles représentent chaque jour. Peu importe que la trouvaille en question soit enchantée ou immangeable.

Mabh secoue la tête et avale sa salive. La magie, elle n’aime pas ça, on ne sait jamais comment cela va tourner avec l’Autre-Monde. Par contre, la découverte d’une peuplade mystérieuse… Et pourquoi pas ? L’on pourrait espérer un nouveau territoire à explorer à l’Ouest, une terre avec qui échanger et partager des connaissances…

Une de ses tresses balaie sa joue et en chasse les mouches. En cette fin d’été, les insectes grouillent encore dans les dernières chaleurs avant de mourir ou hiberner. Elle stoppe son geste lorsque la créature retire son masque grimaçant et qu’une figure apparaît entre les branchages. Son physique ne ressemble en rien à ce que connaît Mabh. Pourtant, on dirait bien un homme avec sa tête ronde, légèrement aplatie, ses deux yeux charbonneux, son nez droit. Il se penche à son tour vers le ruisseau pour y boire, relâchant son attention.

Le cœur de Mabh manque un battement, voilà bien ce qu’elle redoutait et espérait à la fois : un étranger sur leurs terres. Ces terres du bout du monde, dont elle et sa famille sont les protecteurs, ces terres rudes et inhospitalières, froides et indomptables, qui ont mené vers eux des inconnus. Hostiles ? Au vu de son harnachement, elle a de fortes chances d’y croire. Une vague de déception l’étreint, mais elle se reprend.

Dans une clameur, sa lance brandie, elle sort de sa cachette d’un bond. Ses compagnons réagissent avec autant de promptitude : la créature et son cheval roux se trouvent encerclés par cinq guerriers cruithnes. L’intrus tressaille à peine. Il se relève avec lenteur et tourne son regard vers chacun des membres de la troupe.

De l’autre côté de l’étang, à moins d’un jet de pierre, Mabh l’interpelle :

— Qui es-tu ?

La créature écarte les mains en silence. Mabh prend note des yeux noirs fendus en amande qui semblent la percer de part en part. Elle renouvelle sa question, menaçante :

— Qui es-tu ?

Il agite la tête de gauche à droite et montre ses paumes vides. Mabh retient un geste d’agacement, elle lui jetterait bien sa lance à la figure, qu’il sache face à qui il se trouve. Ils n’arriveront à rien à ce rythme-là.

De dépit, elle se tourne vers Galanan. Son frère, aux cheveux fauves lâchés sur ses épaules comme un voile de flammes, fixe la chose avec intensité.

— Tu en penses quoi ? lui demande-t-elle.

Il crache au sol et bougonne :

— Il n’a pas l’air de nous comprendre.

Mabh renifle :

— Ou bien fait-il semblant ? Tarlog nous aidera à tirer ça au clair. On l’emmène.

Elle jette un œil à sa proie. Toujours impassible, il darde sur elle un regard sombre à travers les fentes de ses paupières. Fortrenn et Aneil se rapprochent en douceur, glaive et hache au poing, sur le qui-vive. Ils arrivent à son côté et la créature demeure immobile. Mabh fronce les sourcils. Quelque chose, dans son attitude, la tracasse. Une bête traquée se laisse rarement prendre sans se défendre, que cherche celle-ci ?

Un geste infime transparaît et Mabh crie :

— Attention !

Trop tard. Déjà, la créature a glissé la main sous sa carapace et en a retiré une longue lame effilée. En un tour sur elle-même, elle frappe du tranchant contre le torse de Fortrenn et se retourne face à Aneil, l’épée brandie. Mabh avale sa salive avec peine. Le guerrier cruithne a levé haut son glaive, prêt à parer. Chacun jauge l’autre. Elle a confiance en Aneil, pourtant la rapidité et la puissance du coup l’ont surprise.

Avec lenteur, elle glisse un pied dans l’eau. Près d’elle, Galanan l’imite. Un peu plus loin, la rusée Ciniod contourne la scène pour le prendre à revers. L’étau se resserre, mais Mabh se méfie toujours de sa réaction.

D’un mouvement fluide, la lame brille à nouveau dans une circonvolution complexe. Aneil tente de parer en se tournant vers la gauche, et la créature, tenant son épée des deux mains, un pied en avant, assène un coup de biais et frappe la jambe du cruithne. Aneil hurle. Tel un éclair rouge, la fine lame reprend sa place, en garde. L’étranger se dresse bien droit, aux aguets, quand celui qu’il a blessé s’effondre à terre.

Mabh plante ses deux pieds dans le sol boueux, doigts serrés sur sa lance, mâchoire crispée. Voilà le deuxième de ses guerriers écroulé sur la grève. La rage la prend.

— Fidach ! hurle-t-elle.

Comme elle le prévoyait, la chose anticipe encore, replie son coude devant elle et positionne son arme en défense. Mabh souffle tout l’air de ses poumons et projette sa lance droit sur sa cible. La bête évite le trait d’une torsion, mais la flèche de l’archer caché sous les frondaisons le surprend et fouette son poignet. Le projectile rebondit sur la carapace en déséquilibrant la fine épée dans sa main.

Alors, d’un même élan que ses guerriers, Mabh amorce la dernière attaque. En quelques pas, elle traverse la mare pendant que Ciniod frappe le dos de la créature avec sa massue. Dans un cri de rage, celle-ci se retourne en décrivant un large cercle avec sa lame tremblante. Le mouvement est moins sûr et la guerrière s’accroupit pour l’éviter. Galanan, arrivé en avant, contre l’ennemi de sa cognée. Plus massif, son frère bloque l’épée et, le visage tordu par une grimace, repousse le bras de l’adversaire.

Mabh embrasse l’affrontement de tout son regard. Ciniod au sol, prête à bondir. Galanan, les deux mains sur son arme, qui retient la bête. Et la chose, qui faiblit, mais dont elle remarque l’infime geste vers sa ceinture. À nouveau, Mabh comprend. Elle se glisse sous Galanan, hache en avant et assène un coup dans le ventre de l’intrus qui bascule enfin, lâchant son fer. Dans son élan, Mabh suit sa chute et atterrit genou sur sa poitrine. Elle plaque le manche de sa cognée contre son cou, coupant sa respiration. La créature n’a pas renoncé et la main, qui cherchait quelque chose sous la carapace, jaillit. Mabh se soulève trop tard, le fin coutelas tranche la peau de son bras. Elle rugit sans relâcher sa position. Ce n’est pas maintenant qu’elle faillira quand sa proie se trouve enfin à sa merci.

Le pied de Galanan envoie valser l’arme et écrase les doigts de son talon. Ciniod vient en secours et bloque l’autre bras. La chose feule, de douleur ou bien de frustration : ils la tiennent.

— Par Cernunnos, il était temps ! souffle Mabh.

Elle fronce le nez. Par-delà les relents de sueur, de cheval et de sang, une nouvelle odeur affleure, légèrement piquante. Elle réprime un frisson.

— Ligotons-le, vite.

Fortrenn lui tend la corde prévue pour la capture. Encore blanc du coup reçu, il se frotte le torse, sous le plastron de cuivre, mais Mabh, rassurée de le voir debout, lui sourit. Pas mal pour un jeune guerrier.

— Bien vu la cotte de mailles aujourd’hui, Fortrenn, le complimente-t-elle. Et Aneil, comment va-t-il ?

— Il s’en remettra, murmure-t-il.

Appuyant toujours de tout son poids sur sa proie, elle lève la tête pour constater qu’il dit vrai. Un garrot entoure la cuisse d’Aneil qui demeure allongé, la respiration haletante, visage exsangue sous ses cheveux gris. Mabh fronce les sourcils. La blessure semble sévère malgré tout.

Revenant à la créature, ils s’y prennent à eux tous pour le retourner face contre terre et nouer ses poignets dans le dos. La carapace, solide et résistante, se plie à cette contorsion et Mabh en apprécie la souplesse tout autant que la robustesse. Cela ferait une belle armure de combat, s’il était possible de la répliquer.

La chose est remise sur pieds, avec brutalité, par Galanan.

— Je me charge de le mener aux chevaux, bougonne-t-il.

Mabh siffle Fidach, le laissant redescendre de son perchoir, et donne l’ordre de retourner auprès des montures. Elle se penche pour ramasser les armes de leur proie, la première si fine et si longue à la fois. Et l’autre, courte et étroite. Elle les considère dans sa main. Légères et dangereuses. Songeuse, elle lève son bras devant ses yeux et lape la coupure qui raie sa peau. Sous la violence, la créature possède l’allure d’un homme et l’adresse d’un loup. Une vague glacée remonte le long du dos en sueur de Mabh : quel démon le Sidh a-t-il envoyé parmi eux ?

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